J’étais sur l’autoroute « 40 », direction Ouest, le regard perdu sur les eaux du Lac St-Pierre, quand j’ai entendu l’annonce de votre départ. Je savais que vous étiez malade depuis un certain temps, mais ne soupçonnais pas que ce cancer vous enlèverait si vite.
Je ne vous connaissais pas personnellement, c’est la raison pour laquelle je vous vouvoie. Aussi parce que j’ai un respect sans borne pour la détermination et le courage dont vous avez fait preuve tout au long de votre chemin d’homme et d’artiste engagé. Cette longue route de campagne que vous avez tracée en lenteur et profondeur est un sillon modèle qui m’inspire; une voie piochée à sens unique dans la dignité, denrée de plus en plus rare en cette ère où tous s’achètent et se vendent sans scrupule.
Les bœufs sont lents, mais la terre est patiente
Comme vous le faisiez, mais bien à ma façon, il m’arrive de visiter des écoles pour présenter des exposés sur la passion que j’ai pour mon métier et la façon dont je me discipline à le faire. Casser ce mythe du chanteur pop inaccessible, au-dessus de tout.
En vérité, ce dont je n’ai rien à foutre, c’est de ma petite gloire personnelle. Évidemment, je me considère privilégié que des gens apprécient mon travail et m’encouragent. Seulement, j’ai d’autres chats à fouetter que de me débattre pour devenir le roi, que ce soit de l’underground ou des grands palmarès.
Autrement dit, qui m’aime me suive.
Cultiver
Vendredi en début d’après-midi, dans le cadre des Journées de la Culture, je donnais une conférence devant une cinquantaine de cégepiens à la bibliothèque du Collège de Shawinigan.
Au programme : parler de mon parcours autodidacte d’artiste voyageur et coureur de fond, parler de l’indépendance que j’ai choisie et qui me permet de m’épanouir à mon rythme dans cette jungle délicieuse, mais dangereuse, qu’est l’industrie du disque et du spectacle. Puis, leur parler de mon amour des mots, de la poésie, de la beauté complexe de notre langue, du besoin que j’ai de la mettre en musique, de l’incarner librement en la chantant et en la dansant sur le plus grand nombre de scènes possible.
Les étudiants m’ont écouté, souriants, curieux, attentifs. Et ça me donne les frissons, à chaque fois, de voir leurs yeux remplis, puis d’entendre leurs questions, qui vont dans tous les sens, auxquelles je réponds avec mon cœur, selon mes connaissances.
Je ne suis pas beaucoup plus âgé et ne possède pas énormément plus d’expérience qu’eux, mais je me souviens qu’à leur âge, j’avais ce besoin d’être interpellé, provoqué, fasciné, guidé, cultivé, que ce soit par un parent, un ami, un prof, un intervenant, un artiste, par quiconque d’allumé ayant matière intéressante à me partager.
À cet âge-là, on en veut. J’en veux encore… L’âme n’a pas d’âge.
Rien n’est plus fort que la douceur, rien n’est plus doux que la vraie force*
Malheureusement, votre grande gueule de dinosaure n’est plus là pour propager les flammes de ce feu, sûrement plus doux que votre personnalité publique ne l’ait laissé paraître.
À ce sujet, quand la tension monte et que je m’enrage à vouloir en chier sur ceux qui ne pensent pas comme moi, je me répète ce proverbe Amérindien*, en canalisant de meilleures vibrations.
Je ne suis pas mou pour autant. J’ai terminé tous les marathons que j’ai entrepris ainsi; en gardant ma vision fixée sur l’objectif de départ, et en laissant s’évaporer les mauvaises énergies hors de moi. Ça demande du respect, de l’humilité, de l’endurance et beaucoup de concentration, surtout.
La vie est un ring
J’entreprends donc chacun de mes concerts, comme celui de vendredi soir passé au Centre des Arts de Shawinigan, comme s’il était le premier et le dernier combat que la vie m’offrait; en donnant le meilleur de moi-même. Pendant environ deux heures, inviter la foule à entrer dans l’univers qu’est le mien, avec le but unique de vivre un beau moment d’humanité qui va leur rentrer dedans jusqu’à les imbiber d’une magie sensorielle fulgurante!
Notre génération est loin d’être violente, mais combien déterminée à améliorer l’existence des prochaines; notre force est tranquille, mais intelligente et astucieuse. Où que vous soyez, reposez en paix, cher Pierre. Merci pour tout ce que vous nous avez appris. Nous sommes nombreux à croire que ce rêve de pays est possible. De plus en plus nombreux désireux d’oser mettre nos culottes… Et nos gants.
Il nous faudra être bons joueurs, persévérants, convaincants, conciliants… Et apprendre à cogner à la bonne place, au bon moment.


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Super ce texte. Yan. Est-ce que tes carnets de voyage des dernières années (indes) et de cet été pourraient faire un livre ?
Est-ce que je peux être sur la liste pour Montréal le 21 octobre ?
Bonne continuation de tournée.
Ce flot de beaux mots est une force aussi….la vraie….
)
L’héritage de ceux qui vont nous suivre…
Partager nos connaissances, nos pensée, nos valeurs, est le plus beau cadeau …Merci….
Bravo! C’est tellement réaliste et vérédique. Qu’on l’est aimé ou non, il fût l’un de ceux qui a tout fait pour nous montrer le chemin.
Je pourrais faire un commentaire long de plusieurs mots, mais en vérité un seul résume ma pensée pour cet hommage, alors pourquoi en ajouter plus ? Ce mot est MAGNIFIQUE !
Nous sommes toute une génération à penser de cette façon. Pierre sera gravé à tout jamais dans cette époque du Québec.